"La prochaine guerre contre les États-Unis sera brève et dévastatrice", prédit un stratège iranien
À Téhéran comme à Washington, les prévisions sont les mêmes : une nouvelle phase de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran pourrait débuter dès la fin des élections de mi-mandat américaines, le 3 novembre. Samedi 31, le Guide suprême, Mojtaba Khamenei, a rencontré pour la première fois le haut commandement des forces armées et a ordonné que toute menace reçoive une riposte « immédiate, efficace et sans limite géographique », selon le Tehran Times. À Washington, l’establishment lui-même doute de ce plan. Le Financial Times s’est entretenu avec d’anciens chefs d’état-major américains qui estiment qu’aucune des options de frappe ne permettrait de renverser le gouvernement iranien, et le Service de recherche du Congrès recense déjà 81 appareils américains perdus ou endommagés et 21 militaires tués.
C’est dans ce contexte que Seyed Mostafa Khoshcheshm, analyste chevronné et stratège iranien, m’a reçu au siège de Fars Media, à Téhéran, à la mi-octobre. Nous avons discuté pendant près de deux heures, autour d’un thé et de douceurs iraniennes, et il n’a pas mâché ses mots quant à ses prévisions. « Ce sera une guerre plus courte que la précédente, du point de vue des États-Unis, mais bien plus intense », a-t-il déclaré. « Cette fois-ci, l’Iran estime qu’il ne devrait y avoir aucune limite, et il tentera d’infliger le plus de pertes possible aux États-Unis. » Trois semaines plus tard, l’ordre de Khamenei semblait faire écho à cette conversation.
Pour Khoshcheshm, Donald Trump a perdu l’arme qu’il a toujours utilisée. « Il a toujours vaincu ses adversaires par l’escalade, la tactique du fou. Dans ce round, il a perdu cette carte. C’est désormais l’Iran qui adopte l’escalade afin de mettre un terme à tout cela. » La riposte iranienne, prévient-il, étendrait la guerre jusqu’à l’océan Indien et à des « pays qu’ils n’auraient jamais imaginés ». Et l’Iran détient entre ses mains ce qu’il qualifie d’arme « des millions de fois plus puissante que la bombe atomique » : « Avec une bombe atomique, on peut frapper un pays une seule fois. Avec le détroit d’Ormuz, on peut avoir un impact sur la planète entière, à plusieurs reprises. »
Pour lui, cette guerre s’inscrit dans un contexte plus large. Les années 2020 seraient la décennie d’une « naissance douloureuse », celle de la transition du pouvoir de l’Occident vers l’Orient, que l’empire dirigé par les États-Unis « ne lâche pas si facilement ». Aucune superpuissance n’en sortira, prédit-il, mais quatre grandes puissances — la Chine, l’Inde, la Russie et l’Iran — et Washington, vaincu en Iran, miseront sur la guerre hybride contre la Chine, y compris la guerre biologique.
Il cherche toutefois la principale explication de la confiance de l’Iran non pas dans les arsenaux, mais dans la foi. Il raconte que dans son quartier, à l’est de Téhéran, des habitants debout devant leurs maisons bombardées ont déclaré : « Ce n’est rien comparé à ce qu’a enduré Hussein. » Petit-fils du prophète Mahomet, l’imam Hussein a été tué en 680 à Karbala, dans l’Irak actuel, aux côtés d’une poignée de compagnons, face à une armée bien plus nombreuse, et son martyre est au cœur de l’identité chiite. Pour Khoshcheshm, c’est là la clé que l’Occident n’a jamais comprise. Voici l'interview :
Un troisième round, et le dernier
Beaucoup de gens ici à Téhéran s’attendent à une attaque avant les élections américaines du 3 novembre, et vous avez prédit une troisième guerre, bien plus dévastatrice, qui s’étendrait au-delà de la région. Quel est le calcul d’Israël et des États-Unis ? Et comment l’Iran devrait-il réagir ?
Donald Trump n’est pas toujours assez lucide pour réfléchir de manière stratégique, il pourrait donc attaquer avant même les élections, mais il est bien plus probable qu’il le fasse après, surtout s’il perd. Il perdra très probablement la Chambre des représentants. Si cela se produit, comme les députés actuels resteront en fonction pendant encore deux mois, il lancera très probablement son attaque vers la fin novembre ou début décembre.
Je pense que ce sera une guerre plus courte que la précédente, du côté des États-Unis, mais bien plus intense. Quelle que soit la nature de l’attaque – guerre à grande échelle, assassinats ciblés ou frappes de précision –, la riposte iranienne prendra la forme d’une guerre à grande échelle qui s’étendra bien au-delà de la région, au-delà du Yémen, au-delà de Bab al-Mandab [le détroit entre le Yémen et la Corne de l’Afrique, porte d’entrée de la mer Rouge] et même au-delà de l’Axe de la Résistance [l’alliance régionale menée par l’Iran, avec le Hezbollah libanais, Ansarullah au Yémen, les milices irakiennes et les groupes palestiniens]. L’Iran est fermement résolu à mettre un terme à cette guerre. Il y aura un troisième round, peut-être dans un ou deux mois, et ce sera le dernier. L’un des camps prendra le dessus et mettra fin à tout cela.
À quelle phase en est la guerre actuellement ?
Nous avons connu plusieurs phases. La première était celle de la « décapitation », l’attaque initiale des États-Unis, qui a échoué. Puis vint la phase de la deuxième frappe, la riposte iranienne. Vint ensuite l’accord d’Islamabad [le cessez-le-feu d’avril 2026, négocié grâce à la médiation pakistanaise], qui a ouvert la troisième phase, celle de l’endurance économique et politique des deux côtés. Nous venons tout juste d’entamer la quatrième : les deux camps se préparent pour la dernière manche, une guerre très sanglante.
Chaque camp veut trancher trois questions. La première est de savoir quand la guerre commencera. La deuxième est de déterminer où elle se déroulera : les États-Unis veulent la limiter à l’Iran, tandis que l’Iran souhaite l’étendre. La troisième est de savoir à quel prix.
Lorsque vous parlez « au-delà de la région », cela pourrait-il concerner, par exemple, la base américaine de Diego Garcia [dans l’archipel des Chagos, dans l’océan Indien], voire l’Europe ?
Je ne peux pas l’affirmer, mais je peux vous dire qu’ils seront surpris de voir l’Iran dans des endroits où il n’a jamais mis les pieds. Ils seront contraints d’affronter l’Iran dans l’océan Indien, dans des mers lointaines, dans des pays qu’ils n’auraient jamais imaginés. L’Iran exploitera au maximum tout ce dont il dispose, y compris ses dernières générations de missiles et de drones, qu’il n’a pas encore largement utilisés, seulement lors d’essais.
Et puis, il y a le coût. Lors des guerres précédentes, la guerre des 12 jours [juin 2025] et la guerre des 40 jours [février à avril 2026], l’Iran avait cherché à maîtriser l’escalade, avec des ripostes pas assez douloureuses pour déclencher une guerre plus vaste. Cette fois-ci, l’Iran estime qu’il ne devrait y avoir aucune limite, et il tentera d’infliger aux États-Unis un coût aussi élevé que possible.
Les États-Unis en sont conscients. Ils ne peuvent tolérer, par exemple, la fermeture totale de Bab al-Mandab, qui n’est aujourd’hui fermé qu’aux navires saoudiens. S’ils font appel aux Britanniques et aux Français, qui ont promis de participer à des opérations défensives, je pense qu’ils ne viendront pas à Ormuz, mais qu’ils se positionneront autour de Bab al-Mandab afin de défendre l’approvisionnement énergétique saoudien. S’ils agissent ainsi, Bab al-Mandab sera bloqué par les Yéménites eux-mêmes, qui sont aujourd’hui plus capables que jamais, après les récentes victoires qu’ils ont remportées.
L’Iran a averti que cette fois-ci, ses ripostes seraient disproportionnées. Lorsque l’on attaque un pétrolier, on prend grand soin de ne pas tuer les marins, car l’objectif est simplement de faire dévier le navire de sa route. Dans une guerre à part entière, on ne peut rien garantir. Il y aura beaucoup de sang versé.
Donald Trump a toujours vaincu ses adversaires par l’escalade, la tactique du « fou ». Dans ce round, il a perdu cette carte. C’est désormais l’Iran qui opte pour l’escalade afin de mettre un terme à tout cela. Jusqu’à il y a quelques semaines, chaque fois que l’Iran attaquait des navires qui tentaient de franchir illégalement le détroit, les États-Unis ripostaient. Depuis plusieurs semaines maintenant, l’Iran s’en prend aux pétroliers, et les États-Unis ne réagissent pas. Cela montre qu’ils ne veulent pas d’une escalade vers l’inconnu. Ce sera également une guerre plus courte, car les États-Unis n’ont plus de munitions. Mais elle sera dévastatrice.
Supporter le siège
L’un des volets de la stratégie iranienne est la guerre économique, qui touche les États-Unis, l’Occident, mais aussi des alliés asiatiques, comme le Japon et la Corée du Sud. Mais l’Iran souffre lui aussi : les exportations de pétrole ont chuté, l’inflation fait rage. Sur le plan militaire, même les think tanks américains affirment que l’Iran a l’avantage. Et sur le plan économique, jusqu’où l’Iran pourra-t-il tenir au cours des trois ou quatre prochains mois ?
Tout dépend du point de vue. Du point de vue de Scott Bessent [le secrétaire au Trésor américain], nous étions sur le point de nous effondrer hier, et cela n’a pas été le cas. L’Iran est soumis à des sanctions depuis quatre ou cinq décennies et a appris à les contourner, parfois discrètement, parfois en faisant exprès de faire du bruit.
L’Iran est un vaste pays, avec une population de 80 à 90 millions d’habitants, qui partage des frontières avec 15 pays, dont neuf par voie terrestre. On ne peut pas véritablement assiéger un pays comme celui-là. Depuis le début du siège, après l’accord d’Islamabad, l’Iran a pris de nombreuses initiatives pour dynamiser ses frontières terrestres, avec le Pakistan, l’Afghanistan, l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, la Russie, la Turquie et l’Irak. Les transports ferroviaires et routiers se sont développés, et ce potentiel n’a pas encore été pleinement exploité.
Y compris la ligne ferroviaire qui vient directement de Chine.
Exactement. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas de souffrances. Les sanctions infligent des souffrances, mais les Iraniens ont appris à les endurer et à poursuivre leur vie normale. Il suffit de jeter un œil aux rues de Téhéran : les gens font leurs achats, ils se rendent dans les magasins. Les dignitaires étrangers, notamment les Européens, viennent ici et sont surpris. Un Allemand a déclaré à nos responsables qu’il ne comprenait pas comment la vie pouvait se dérouler normalement, car l’image qu’ils ont d’un pays ravagé par la guerre est celle du sud du Liban, de la Syrie ou de Gaza.

L’inflation est élevée, la guerre a un coût, c’est indéniable. Mais cette guerre a rehaussé le seuil de tolérance du peuple iranien et l’a aidé à mettre de côté ses divergences. Face à une menace étrangère, certaines nations se divisent et s’effondrent. D’autres se rallient autour du drapeau, comme le fait la population ici chaque soir. Les soirs où nous tirons des missiles, les rues sont bien plus bondées.
Les Iraniens ont 7 000 ans de civilisation et 2 500 ans d’empire derrière eux. Ils ont traversé l’invasion mongole, l’invasion et l’occupation arabes, et ils savent comment endurer et comment riposter. L’Iran dispose de nombreux atouts qu’il n’a pas encore joués, tandis que les États-Unis ont épuisé tous les leurs : cyberattaques, assassinats, bombardements, assassinats de généraux, de dirigeants et de scientifiques, bombardements de villes et même d’écoles, comme celle de Minab [une ville de la province d’Hormozgan, dans le sud de l’Iran]. C’est pourquoi les Iraniens estiment qu’un troisième round leur serait favorable : il mettrait un terme à cette histoire, et ce serait eux qui en sortiraient vainqueurs. Cette conviction aide la population à supporter les difficultés économiques.
Du choc à la revanche
J’étais ici en novembre dernier, et je constate que les gens ont désormais beaucoup plus confiance en eux. À l’époque, ils avaient survécu à la guerre des douze jours, mais la situation économique était mauvaise, et en décembre, des manifestations ont éclaté, initialement légitimes, reconnues par le Guide lui-même [l’ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême de 1989 jusqu’à son assassinat lors de l’attaque de février 2026], puis détournées par l’Occident et les sionistes. La situation est aujourd’hui plus compliquée, mais les gens disent : « Nous survivrons, les dirigeants savent quoi faire. » Pourquoi ?
Parce qu’ils ont connu deux guerres consécutives. Lors de la première, ils ont perdu leurs plus hauts généraux, et lors de la seconde, la guerre des 40 jours, ils ont perdu leur Guide. Parfois, la perte d’un dirigeant fait s’effondrer un peuple et le pousse à capituler, et c’était exactement le plan de Donald Trump. D’autres fois, cela motive les gens à chercher à se venger, et c’est exactement ce qui s’est passé les deuxième et troisième jours. Le martyre du Guide a été un choc, mais au lieu de rester passifs, les Iraniens sont descendus dans la rue pour se venger, réclamant son sang, et ils continuent de le faire.
Cela trouve ses racines dans l’idéologie iranienne. Si l’on ne tenait compte que de la politique et de l’économie, comme on le ferait pour n’importe quel autre pays, l’Iran aurait dû tomber entre le premier et le cinquième jour de la guerre de douze jours de l’année dernière, ou de la guerre de quarante jours de cette année. Il n’est pas tombé grâce à deux piliers idéologiques. Le premier est l’islam chiite et l’histoire de l’imam Hussein [petit-fils du prophète Mahomet et troisième imam chiite] à Karbala [la bataille de 680, dans l’Irak actuel, au cours de laquelle Hussein et ses compagnons furent tués par l’armée du calife]. La seconde est l’identité iranienne : il suffit de se pencher sur les mythes iraniens pour se rendre compte que de nombreux Iraniens étaient déjà ainsi il y a 2 000 ans, avant l’islam. C’est pourquoi ils ont si chaleureusement adopté l’islam chiite et l’imam Hussein : parce que c’est la même chose.
Ariobarzane, un héros de la défaite
Quels sont ces mythes, et comment s’articulent-ils avec la culture chiite et l’histoire d’Hussein ?
L’histoire de l’imam Hussein joue bien sûr un rôle plus important dans la résistance iranienne. Mais avant cela, la civilisation iranienne a connu des hauts et des bas, et il existait des mythes que les Iraniens vénéraient. L’un d’entre eux est Ariobarzanès (Ariobarzan en persan ; le nom utilisé en anglais vient du grec).
Les Iraniens étaient fiers de leurs victoires, de leur empire, d’avoir possédé la moitié du monde. Mais pourquoi Ariobarzanès ? Parce qu’il est un héros à l’époque de la défaite. Lorsque Alexandre [le Grand, roi de Macédoine, qui a conquis l’Empire perse entre 334 et 330 av. J.-C.] a affronté l’armée achéménide [de la dynastie fondée par Cyrus le Grand] et que les Iraniens ont perdu la guerre, il y avait un commandant qui n’avait perdu aucune bataille. On lui a ordonné de battre en retraite car toute l’armée avait été vaincue. Les autres se sont dirigés vers le centre de l’Iran, dans la province du Fars. Mais pas lui : il est parti vers l’ouest.
Pour envahir l’Iran, Alexandre devait traverser le massif du Zagros, en passant par une vallée très étroite entourée de hautes montagnes, qui existe toujours, dans l’actuelle province de Kohgiluyeh et Boyer-Ahmad. Ariobarzane disposait, je crois, d’environ 1 000 soldats. Il gravit les montagnes et attendit une armée forte de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, qu’il parvint à arrêter. On s’attendait à ce qu’il tienne un jour, deux jours, une semaine ; il tint un mois, jusqu’à ce qu’il soit à court de lances, d’épées, de pierres, de feu, de toute sorte d’arme. Alexandre finit par trouver un moyen d’atteindre le sommet. Ariobarzanès et ses hommes auraient pu s’enfuir vers Persépolis [la capitale cérémonielle de l’empire], mais ils ne l’ont pas fait. Avec la dizaine d’hommes qui lui restaient, désarmés, ils ont chargé cette armée à mains nues, au corps à corps. Il fallait en tuer quatre ou cinq pour abattre un seul soldat d’Alexandre. C’est ça, le courage.
Cela fait penser à Hussein.
Oui. Quand je dis que l’identité iranienne a aidé les Iraniens à embrasser l’islam chiite et l’imam Hussein, ce n’est pas quelque chose qui s’est produit du jour au lendemain. Cela a des racines dans l’histoire. Les Iraniens sont fiers de ce qu’ils ont conquis, mais ils sont encore plus fiers d’Ariobarzanès. L’histoire de l’imam Hussein est bien plus grande, avec bien plus d’implications : ils étaient moins nombreux et ont été massacrés par l’armée de Yazid [Yazid était le deuxième calife omeyyade].
« Ce n’est rien comparé à ce qu’a enduré Hussein »
Cette admiration existe chez tous les Iraniens, même ceux qui ne sont pas chiites. Nous avons une importante population sunnite qui admire l’imam Hussein. Je connais personnellement des chrétiens, des Arméniens et d’autres minorités qui descendent dans la rue pendant le Muharram, le deuil annuel en l’honneur d’Hussein. Ils se tiennent sur les trottoirs, pleurent et font l’aumône en son nom. Ils disent : « Nous ne voulons pas être musulmans, nous croyons en notre propre religion, mais nous aimons Hussein et Abbas, son demi-frère. Pour nous, il est comme Jésus-Christ. »
Nous l’avons constaté pendant cette guerre. Dans mon quartier, à l’est de Téhéran, les Américains semblaient avoir un quota quotidien : ils le bombardaient plusieurs fois par jour, lors des deux guerres, tuant de nombreuses personnes. Dès les toutes premières attaques, des réalisateurs de documentaires se sont précipités sur les lieux et, à ma grande surprise, ils ont trouvé des propriétaires debout devant leurs maisons qui disaient : « Dieu merci, nous sommes sains et saufs. Ce n’est rien comparé à ce qu’Hussein a enduré. Nous allons tout reconstruire, et nous resterons ici jusqu’à ce que ce soit fait, pour l’amour de l’imam Hussein. » Depuis des années, lors des cérémonies annuelles, ils répètent : « J’aurais aimé être là ce jour-là à Karbala, il y a 14 siècles. » Aujourd’hui, ils se voient à Karbala, avec la possibilité de le faire.
C’est exactement là que réside la différence. C’est pourquoi Donald Trump a pu kidnapper Maduro [le président vénézuélien Nicolás Maduro, capturé par les forces américaines en janvier 2026] au Venezuela et tout changer sans aucune conséquence, alors qu’ici, il a échoué. Il s’était imaginé pouvoir faire la même chose. Je le répète aux médias internationaux depuis deux décennies : vous pensez avoir des orientalistes, vous pensez connaître par cœur l’histoire de l’imam Houssein, mais vous ne parvenez pas à briser la résistance iranienne précisément à cause de l’imam Houssein. Si vous comprenez cela, vous comprendrez pourquoi vous avez échoué à maintes reprises. Vous ne pouvez pas aller de l’avant en exerçant des pressions, qu’il s’agisse de sanctions ou de guerres. À moins de tous nous tuer, les Iraniens ne se soumettront pas. Ils ont tiré les leçons de milliers d’années d’invasions : chaque fois qu’ils se sont rendus, il ne restait plus rien de l’Iran, ils ont perdu des territoires, ils ont été massacrés.
La bombe, du tabou à la revendication
Les gens réclament-ils également une réponse plus ferme ?
Beaucoup se plaignent : « Pourquoi ne leur montrons-nous pas de quoi nous sommes capables ? Mettons fin aux atrocités israéliennes et américaines. » Et ils réclament plus que jamais la bombe atomique.
Quel pourcentage de la population est aujourd’hui favorable à la bombe atomique ?
Je n’en suis pas sûr, il me faudrait consulter des sondages fiables, pas seulement un ou deux. Mais ce discours est désormais très répandu bien au-delà de la frange révolutionnaire de la société. D’autres disent : « Que cela nous plaise ou non, nous avons dépensé beaucoup et payé cher pour ce programme nucléaire pacifique, et ils ne vont pas le laisser se poursuivre. Apparemment, ils ne nous ont laissé d’autre choix que de fabriquer la bombe. » Personne n’ose s’en prendre à la Corée du Nord. Trump lui-même a déclaré qu’il devait dire « oui, monsieur » au dirigeant coréen, et que si l’Iran disposait de la bombe, il devrait le traiter de manière complètement différente.
L’Iran n’a jamais voulu la bombe atomique. Il existe une fatwa [un décret religieux d’Ali Khamenei interdisant les armes nucléaires], et la position des élites iraniennes était la suivante : nous n’en avons pas besoin. Les bombes atomiques appartiennent au XXe siècle. Au XXIe siècle, on privilégie des formes de guerre hybride qui n’engagent aucune responsabilité, comme les cyberattaques ou la guerre biologique. Nous ne voulons pas en arriver là, mais quoi qu’il en soit, l’ère de la dissuasion nucléaire est révolue : nous avons attaqué les États-Unis, un État doté de l’arme nucléaire, et nous avons attaqué Israël, un régime doté de l’arme nucléaire. La théorie de la dissuasion nucléaire devrait être révisée précisément en raison de ce que l’Iran leur a fait subir.

Mais la dissuasion nucléaire peut tout de même apporter un certain niveau de sécurité face à des attaques nucléaires. Et c’est ce que disent aujourd’hui les Iraniens, même les élites et la classe instruite : « Nous n’en voulions pas, mais nous n’avons plus d’autre choix. Si nous voulons mettre fin à tout cela, nous avons besoin de la bombe. » C’est là le résultat de la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran. Le discours a complètement basculé : il y a deux ans, une grande partie de la société, et même du camp révolutionnaire lui-même, affirmait ne pas vouloir la bombe. Aujourd’hui, c’est tout le contraire.
Ralliement autour du drapeau
Quand on parle de la partie révolutionnaire de la société, de combien de personnes s’agit-il ?
Il n’existe pas de chiffres fiables. Mais une chose est sûre : lors des rassemblements nocturnes, surtout au cours des premier ou deuxième mois, on pouvait voir à leur apparence que toutes les classes sociales étaient descendues dans la rue. De nombreuses interviews, photos et vidéos ont montré que même ceux qui ne respectent pas le code vestimentaire islamique étaient présents. Pourquoi ? Parce qu’ils défendent le pays. Ils estiment que les États-Unis et Israël ne sont pas seulement les ennemis de la République islamique, mais aussi ceux de l’Iran.
Cela se produit également à l’étranger, au sein de la diaspora. Beaucoup sont revenus depuis la fin de la guerre des 12 jours. Et une autre partie de la population a été, pour ainsi dire, « éclairée » par l’attaque. Auparavant, ils reprochaient à la République islamique toute une série de choses, sous l’influence de l’empire médiatique de l’opposition, de chaînes comme Iran International et BBC Persian [chaînes de télévision en persan basées à Londres], qui menaient des opérations psychologiques.
Il existe de nombreuses chaînes en farsi à l’étranger, n’est-ce pas ?
Entre 200 et 400, selon les estimations. C’est un record mondial, un record de guerre. Ces chaînes affirmaient, par exemple, que le Guide suprême se cachait profondément sous terre, à 60 ou 100 mètres de profondeur. Elles lui attribuaient tout ce que faisait Netanyahou, ou prétendaient qu’il s’était enfui. Lorsqu’il a été martyrisé dans son bureau, beaucoup de gens ont changé d’avis. Ces personnes déclaraient devant les caméras : « Nous avions entendu dire qu’il se cachait, et maintenant nous sommes émus d’apprendre qu’il se trouvait dans son bureau et qu’il a été martyrisé. » J’appelle cela une ère des Lumières.
Il y avait des divisions auparavant, mais aujourd’hui, les gens tolèrent ces divergences et se rallient autour du même drapeau. Cela a élargi le cercle des croyants. Le Guide martyr disait toujours : « Que vous croyiez ou non au système, participez aux élections. » Son martyre a ouvert cette voie : beaucoup se sont réconciliés avec le système. Les profondes divisions au sein de l’opposition dirigée par les monarchistes de Reza Pahlavi [fils du dernier Shah, qui vit aux États-Unis] en sont un signe. Aujourd’hui, ils se battent les uns contre les autres, même les monarchistes entre eux. Des opposants de renom, qui s’étaient réfugiés en Europe et aux États-Unis il y a plusieurs décennies, ont déclaré publiquement vouloir revenir dans le pays. Ils ont pris conscience que ce qu’ils répétaient depuis cinq décennies, à savoir que la République islamique allait bientôt disparaître, n’était qu’un mythe qu’ils avaient eux-mêmes inventé.
C’était ma troisième guerre. La première était contre Saddam Hussein [la guerre Iran-Irak, de 1980 à 1988], et avant cela, il y a eu la révolution. Les réactions sont toujours les mêmes. La génération d’il y a cinq décennies a réagi ainsi lors de la révolution et pendant la guerre contre Saddam. Les jeunes d’aujourd’hui sont nés il y a 20 ou 30 ans, ils se sont modernisés, mais ils se comportent exactement de la même manière.
La dernière fois que le pays a connu une telle unité, c’était donc à la fin des années 1980, pendant la guerre ?
Exactement. Regardez la politique intérieure. Il y a toujours eu deux factions majeures en Iran, les réformistes et les révolutionnaires, et celui qui n’était pas au pouvoir était prêt à tout pour renverser celui qui l’était. C’était une politique bipolaire. Mais depuis un an et demi, deux ans, on ne voit plus cela. Je dis très souvent à mes amis que Pezeshkian [Masoud Pezeshkian, président de l’Iran depuis 2024] est le président le plus chanceux du monde, car personne ne lui reproche quoi que ce soit. C’est un réformiste à la tête d’un gouvernement réformiste, mais même les révolutionnaires ne le critiquent pas, alors qu’ils le devraient. Tout le monde, y compris les médias, dit : aidons-le par tous les moyens possibles. C’est là le dernier résultat de la guerre et des politiques américaines.
Chaque fois que les Iraniens déclarent : « Nous ne franchirons pas nos limites, les États-Unis doivent accepter nos conditions, mais nous sommes favorables aux négociations », nombreux sont ceux qui critiquent cette position, affirmant que ce n’est pas le bon discours. Mais cela produit quelque chose d’important : cela donne aux Iraniens de tous horizons l’impression claire que tout a été fait pour empêcher la guerre. Il ne reste plus d’autre issue que la résistance. Sinon, ils vous mettront en pièces, vous et votre pays.
La naissance douloureuse d’un nouvel ordre
Et l’Iran a surpris le monde entier par sa capacité militaire à défier simultanément les États-Unis et Israël, n’est-ce pas ?
Nous nous sommes nous-mêmes surpris. Je m’intéresse aux affaires militaires, et j’ai toujours pensé qu’un jour, il y aurait une guerre entre les États-Unis et la Chine, et que les Chinois montreraient au monde que les États-Unis n’étaient plus aussi puissants. Mais je n’aurais jamais imaginé que ce serait nous, les Iraniens, qui le ferions.
Vous avez sûrement lu l’article de Robert Kagan dans The Atlantic. Kagan, l’un des principaux penseurs néoconservateurs, a écrit que les États-Unis avaient subi la pire défaite stratégique de leur histoire, qualifiant cela d’« échec et mat », et a déclaré que l’Iran allait s’imposer comme la première puissance régionale. Le troisième round reste à venir, mais que va-t-il probablement se passer ? À quoi ressemblera l’Iran en tant que puissance régionale, et qu’en est-il de ses relations avec les pays arabes et de l’avenir des États-Unis dans la région ? L’Iran peut-il devenir une puissance mondiale ?
Le monde connaît actuellement une transition du pouvoir de la civilisation occidentale vers l’Orient. Depuis plus d’une décennie, même les intellectuels américains et européens l’affirment. À mes yeux, la décennie allant de 2020 à 2030 marquera cette naissance douloureuse, et les guerres se multiplieront. Quel que soit le détenteur du pouvoir, l’empire occidental mené par les États-Unis ne le cédera pas si facilement. Il y aura des guerres et des frictions, notamment avec les puissances émergentes que sont la Russie, la Chine et l’Iran. C’est pourquoi je pense que nous assisterons à une forme de guerre contre la Chine, en 2027 ou 2028.
Et les Chinois le disent déjà. Ils s’y préparent.
Ce ne sera pas aussi simple que cela. Si l’on part du principe que les États-Unis seront vaincus par l’Iran, ils ne seront absolument pas en mesure de tenir tête à la Chine. Ils s’orienteront davantage vers une guerre hybride, et cette guerre hybride sera complètement différente. Nous en avons l’expérience. Je pense qu’ils recourront à la guerre biologique, à différents types de guerre parallèlement à l’action militaire. Voire à l’arme nucléaire. Quoi qu’il en soit, ils opposent une résistance, à l’instar des Européens face à la Russie.
Après l’Iran, ce sera la Chine. Je pense qu’en 2027, nous assisterons à la propagation de virus comme le COVID. Les États-Unis ne vont pas lâcher le pouvoir si facilement. Trump apprécie peut-être Poutine, mais il existe un État profond, qu’il ne contrôle pas. Ils ne vont pas laisser Poutine et la Russie tout gagner aussi facilement. S’ils ne peuvent pas y parvenir par la voie militaire, ils le feront par le biais d’armes biologiques. En Chine, c’est la même chose. En Iran même, c’est pareil. Je connais les Américains, leur manière de mener une guerre hybride, les intentions de l’État profond et son comportement. La tendance me montre qu’une fois qu’ils se sentiront désespérés et vaincus, ils se lanceront dans une guerre asymétrique, ces nouvelles formes de guerre, y compris celle-ci, et les cyberattaques s’intensifieront, contrairement à ce qui se passe actuellement.
C’est ainsi même dans la cyberguerre. Avant 2010, avant Stuxnet [un virus informatique attribué aux États-Unis et à Israël qui a saboté les centrifugeuses du programme nucléaire iranien], le monde évoluait dans un environnement de menaces pour la sécurité, avec le vol d’informations industrielles, etc. Stuxnet a transformé cela en cyberguerre entre États. Depuis lors, tous les principaux acteurs n’ont cessé de renforcer cette capacité et d’y investir de manière inconnue. L’IA est la nouvelle version de tout : la cyberguerre, la guerre hybride, sous différents aspects.
Si le monde n’était pas en pleine transition de pouvoir, avec des guerres comme celles-ci, le monde de demain, à mon sens, ne serait plus celui du pétrole ou des combustibles fossiles. Ce serait le monde de l’IA, avec deux catégories, les maîtres et les esclaves : ceux qui possèdent les logiciels et le matériel de l’IA, et les autres. L’une des principales batailles entre l’Occident et l’Orient porte désormais sur la question de savoir qui sera le maître de l’IA à l’avenir. Les camps se forment. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, parmi les pays arabes du golfe Persique, ont décidé de rejoindre le camp américain.
Le Qatar investit également beaucoup d’argent dans ce domaine.
Beaucoup d’argent. Et l’une des choses que ces pays arabes du golfe Persique ont déjà perdues, c’est l’IA, car ils se sont trop appuyés sur les États-Unis. Jusqu’à présent, nous avons parlé de deux guerres ; la troisième n’a pas encore eu lieu. Les centres de données seront les prochains sur la liste, dans cette troisième guerre. C’est l’un des éléments qu’ils perdront, tout comme Israël. C’est extrêmement important.
Si Biden était au pouvoir, les États-Unis se montreraient plus sévères envers Poutine.
Tout à fait. Avec Donald Trump, c’est différent : il joue trop le jeu de Poutine.
Mais ne pourrait-il pas s’agir d’un calcul stratégique ? Des membres de l’entourage de Trump affirmaient, avant même l’élection, que la guerre contre la Russie était une erreur, car la Russie n’est pas l’adversaire principal. Il mettrait fin à cette guerre afin de se concentrer sur la Chine.
On ne peut nier que l’Iran est le principal ennemi idéologique des États-Unis, et que la Chine est l’ennemi économique. Mais on ne peut pas tout contrôler : parfois, les guerres éclatent tout simplement. Ou bien la Russie comprend, par exemple, qu’une menace imminente se profile. Peut-être ont-ils fait le calcul suivant : si nous agissons ainsi, il n’y aura pas de guerre contre nous ; affaiblissons-les dès maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. Car ils ne se lanceraient pas dans une guerre à grande échelle, comme ce fut le cas en Crimée.
Après une décennie de guerres, il ne restera plus aucune superpuissance : les capacités de chacun seront épuisées. Mais le pouvoir se trouvera à l’Est. Le nouvel ordre mondial qui se profilera à l’horizon, probablement après 2030 ou 2032, sera défini par des coalitions régionales et internationales telles que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai, qui font contrepoids au G7, à l’OTAN et à l’OCDE occidentaux. La Conférence de Munich sur la sécurité [un forum annuel sur la sécurité internationale, en Allemagne] occupait autrefois le devant de la scène ; aujourd’hui, sa rivale, celle de Saint-Pétersbourg, gagne en importance et en prestige. J’étais présent à la dernière édition. Il n’y aura plus de superpuissances, mais ces groupements définiront le nouvel ordre mondial.
La majorité des experts estime qu’il y aura quatre grandes puissances, sans pour autant qu’il s’agisse de superpuissances : la Chine, l’Inde, la Russie et l’Iran. Si elles s’unissent, elles peuvent donner naissance à quelque chose de nouveau dans le monde. Si elles s’affrontent, ce sera le chaos partout dans le monde.
Quatre puissances et sept points d’étranglement
Il est intéressant de noter que ces quatre pays sont tous membres des BRICS et de l’Organisation de Shanghai.
Oui. On observe certes des différences majeures entre la Chine et l’Inde, mais elles font toutes deux partie des BRICS, car elles en ont pris conscience. Mais pourquoi l’Iran devrait-il figurer parmi elles ? Sur le plan économique, il ne fait pas le poids face aux trois autres. Sur le plan militaire, la Chine et surtout la Russie ont une longueur d’avance. La raison réside dans ce qui rend l’Iran unique : l’Axe de la Résistance, sur terre et en mer.
Sur terre, il s’agit d’un marché de 400 à 500 millions de personnes situé dans la région la plus stratégique du monde, le cœur du monde : l’Asie occidentale, avec ses réserves énergétiques, ses minerais, ses civilisations anciennes, ses religions, reliant le nord au sud et l’est à l’ouest. Au cours des 10 ou 20 prochaines années, quiconque souhaitera faire des affaires ou imposer un nouvel ordre mondial ou régional devra collaborer avec l’Iran, en raison de cet « Axe de la Résistance » qui a résisté à l’épreuve du temps.
La mer revêt une importance encore plus grande. Il existe sept goulets d’étranglement stratégiques dans le monde, parmi lesquels le canal de Panama, le canal de Suez, Malacca, Ormuz et Bab al-Mandab. Ils revêtent une importance capitale car la majeure partie du commerce mondial et des déploiements militaires passe par la mer, et ces voies de raccourci ont une incidence sur les délais, les coûts de livraison, les assurances et les risques. Ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie, ni l’Inde, ni l’Allemagne, ni la France ne contrôlent ces sept points. En ce qui concerne Malacca, je pense personnellement que si une guerre éclate, ce ne sera pas à cause de Taïwan, mais pour le contrôle du détroit. Quiconque contrôlera Malacca contrôlera les marchés et les économies de l’Asie du Sud-Est.

C’est pourquoi les États-Unis agissent si rapidement aux Philippines. Ils disposaient de cinq bases, ils en ont désormais neuf. L’un des premiers décrets pris par Bongbong Marcos [Ferdinand Marcos Jr., président des Philippines depuis 2022] après son élection a été d’accorder quatre bases supplémentaires aux Américains.
Exactement. Et l’Iran contrôle le détroit d’Ormuz, par lequel transite un tiers des approvisionnements énergétiques mondiaux. Même lorsqu’il n’y aura plus de superpuissance appelée les États-Unis, les Chinois auront toujours besoin de faire passer leur pétrole par là, ils auront donc besoin de l’Iran. L’autre point stratégique est Bab al-Mandab, au Yémen, sous le contrôle d’Ansarullah [le mouvement houthiste, qui gouverne le nord du Yémen], qui fait partie de l’Axe de la Résistance. Bab al-Mandab, la mer Rouge et le canal de Suez forment comme un tuyau : tout ce qui entre par un bout ressort par l’autre. Après qu’Ansarullah eut fermé Bab al-Mandab lors de la guerre qui a débuté avec le « Déluge d’Al-Aqsa » [l’offensive du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023], les Égyptiens ont publié trois rapports en un an indiquant qu’ils avaient perdu 60 % des recettes du canal et du trafic maritime. Ainsi, l’Iran, à la tête de l’Axe de la Résistance, contrôle au moins deux détroits stratégiques et demi.
Cela m’a montré, il y a des années, que les États-Unis en viendraient à entrer en guerre contre l’Iran, en plus de toutes les autres raisons, comme Israël. Ils ne peuvent accepter cela alors qu’ils intensifient les tensions avec la Chine au sujet de Malacca, et avec le Panama à cause des opérateurs chinois présents dans le canal. Ils ne vous laisseront jamais partir ; ils viendront se battre. L’Iran deviendra l’une des grandes puissances s’il parvient à maintenir son contrôle sur ces voies navigables, et jusqu’à présent, l’Iran et Ansarullah ont prouvé qu’ils en étaient capables. Le monde a besoin de vous aujourd’hui et aura besoin de vous demain. Toutes les économies ont souffert de la fermeture d’Ormuz, et même si le détroit s’ouvrait aujourd’hui, les économies du monde entier s’attendent à deux années supplémentaires de prix élevés du pétrole. Nous allons connaître une situation économique encore plus difficile dans les mois à venir.
J’ai lu une lettre d’Ali Akbar Velayati [ministre des Affaires étrangères de l’Iran de 1981 à 1997 et conseiller du Guide suprême pour les affaires internationales depuis lors] adressée au nouveau Guide [Mojtaba Khamenei, fils d’Ali Khamenei, choisi en mars 2026], proposant un pôle islamique centré sur l’Iran, aux côtés des alliés stratégiques que sont la Russie et la Chine, et accompagné de pays « authentiquement non alignés » tels que l’Afrique du Sud, le Brésil et Cuba. En avril, il a qualifié cela de « troisième pôle » mondial. Partagez-vous cette vision ? Je pense au public d’Amérique latine, mais aussi à celui d’Afrique. Y a-t-il une place pour nous ?
Pas exactement comme ça. Mon point de vue est un peu différent. Je pense que, à mesure que la Chine, la Russie, l’Iran et même l’Inde gagneront en puissance au sein du BRICS, davantage de pays y adhéreront. À mesure que le dollar perdra de sa valeur et de sa part du marché mondial, davantage de pays se sentiront libres d’agir comme ils l’entendent, y compris les pays d’Amérique latine. Ils noueront des liens économiques et politiques avec la Russie, la Chine, l’Iran et même l’Inde – en fonction des futures politiques de cette dernière – et rejoindront le BRICS.
Mais cela ne se produira pas dans les prochaines années. Après une décennie de conflits et de guerres, tout le monde sera affaibli et le désordre régnera dans le monde. Des coalitions régionales verront alors le jour : l’Amérique latine créera la sienne, car elle partage des intérêts et fait face à des menaces communes. Parallèlement, le BRICS et l’Organisation de Shanghai gagneront en importance, car il y aura un vide de pouvoir et une partie du monde sera libérée du joug de l’Occident. Le monde aura besoin d’un nouvel ordre, mais il n’acceptera pas un ordre semblable à celui de l’après-Seconde Guerre mondiale, l’ordre occidental, avec ses catégories de seigneurs et d’esclaves. Chacun aura une part plus importante, même s’il y aura toujours des chefs de file : ces quatre grandes puissances.
Ormuz, plus puissant que la bombe atomique
Et les relations avec les pays arabes ?
L’Iran souhaiterait vivement promouvoir l’unité parmi les musulmans et veut être en bons termes avec ces nations, car l’Iran a une priorité : vaincre l’ennemi principal, Israël et les États-Unis. Il ne veut pas de tensions. Nous pensons que «diviser pour mieux régner» a toujours été la politique britannique. Ils nous ont divisés, ils ont fragmenté l’Oumma [la communauté du peuple islamique, au-delà des frontières nationales].
Mais cela ne se fait pas du jour au lendemain ; il y a des étapes. En ce qui concerne les pays arabes du golfe Persique, la première étape consiste à remporter cette guerre et à conserver le contrôle du détroit d’Ormuz, que l’Iran a toujours détenu. Ce sera l’instrument permettant de redéfinir les relations géopolitiques, stratégiques et de voisinage, car c’est une arme des millions de fois plus puissante que la bombe atomique. Avec une bombe atomique, on peut frapper un pays une seule fois. Avec le détroit d’Ormuz, on peut avoir un impact sur la planète entière, à plusieurs reprises. Depuis la Seconde Guerre mondiale, personne n’a été capable d’avoir un impact aussi considérable sur le rendement des obligations américaines, sur les cours du pétrole et sur l’inflation aux États-Unis.
L’Iran ne va pas utiliser cette arme pour coloniser ces pays, mais pour affiner ses relations avec eux. Qu’est-ce que cela signifie ? Les États-Unis sont un ennemi qui a attaqué l’Iran en utilisant le territoire de ces pays comme base de lancement. Il ne devrait donc y avoir aucune base américaine dans ces pays. Israël a entretenu une coopération étroite avec les Émirats arabes unis et d’autres pays, y compris l’Arabie saoudite. L’Iran veut le départ d’Israël. Une fois qu’Israël aura prouvé qu’il est inoffensif, des relations d’égal à égal, solides et saines, s’établiront, car nous partageons des menaces et des ennemis communs.
Comment savons-nous que cela se passera ainsi ? Sous la présidence de Raisi [Ebrahim Raisi, président de 2021 à 2024], le ministre des Affaires étrangères Amir-Abdollahian [Hossein Amir-Abdollahian, décédé avec Raisi dans un accident d’hélicoptère en mai 2024] a lancé, il y a deux ou trois ans, un projet de dialogue et de forum sur la sécurité régionale avec les pays arabes : les six pays du golfe Persique, plus l’Iran et l’Irak, ce qu’on appelle le « six plus deux ». L’idée était de garantir la sécurité de chacun sans faire appel à des pays extérieurs à la région. L’Iran avait déjà pris ces premières mesures avant la guerre. Il s’agit de rétablir ses relations avec les pays arabes, mais seulement après qu’ils se seront détournés d’Israël et des États-Unis et qu’ils auront cessé de permettre au Mossad, à la CIA et à d’autres de s’en prendre à l’Iran. On ne peut pas se battre contre tout le monde éternellement. Nous avons un objectif clair et un plan précis pour l’avenir.
Vous vous préparez à cela depuis des décennies, n’est-ce pas ?
Depuis des décennies, nous nous préparons à cette guerre et à la crise du détroit d’Ormuz, car nous savions que cela arriverait un jour, tôt ou tard. Si ce n’était pas maintenant, ce serait dans deux décennies.
Le budget du Pentagone est cent fois supérieur au budget militaire de l’Iran. D’un point de vue mondial, militaire et économique, ils auraient dû vaincre l’Iran dès les premiers jours. Pourquoi n’y sont-ils pas parvenus ? Tout le monde est surpris, et ce n’est pas seulement à cause de la guerre asymétrique que nous pratiquons. La force ne fait pas toujours la loi.
Shariati et le flambeau de Karbala
Pour conclure : Ali Shariati (1933-1977) est une figure peu connue en dehors de l’Iran. Sociologue et penseur iranien, c’était un lecteur vorace de Karl Marx, un traducteur et interlocuteur de Frantz Fanon, ainsi qu’un ami de Jean-Paul Sartre, avec lequel il a longuement débattu. Quelle a été son influence sur le mouvement révolutionnaire islamique et sur toute cette mystique autour d’Hussein et de la résistance ?
Il a joué un rôle important, mais il s’agit d’un processus qui s’étend sur quatorze siècles. Depuis le martyre de l’imam Hussein, c’est comme un flambeau que chacun a transmis au suivant, qu’il s’agisse d’un penseur ou d’un simple citoyen. Lorsque le flambeau a été transmis à Ali Shariati, celui-ci a réveillé l’esprit révolutionnaire de l’imam Hussein au sein de toute une génération, qui subissait l’influence de deux lectures de l’islam : la traditionnelle et la révolutionnaire, celle de Shariati et celle de l’imam Khomeini [chef de la Révolution islamique de 1979 et premier Guide suprême de l’Iran (1902-1989)].
Il existait des divergences entre Shariati et le clergé révolutionnaire, mais pas de fossés insurmontables. Shariati estimait que l’islam révolutionnaire n’avait pas grandement besoin de la direction religieuse du clergé ; le clergé révolutionnaire, quant à lui, croyait en la hiérarchie cléricale. Mais ils œuvraient pour la même cause, ce qui les distinguait du système religieux traditionnel. De nombreux jeunes ont ainsi changé leur vision de l’islam, passant d’une religion traditionnelle fondée sur les coutumes à une perspective révolutionnaire.
Le Shah [Mohammad Reza Pahlavi, qui régna de 1941 à 1979] parlait de la menace rouge et de la menace noire : les communistes et l’islam chiite révolutionnaire. Navvab Safavi [un religieux, fondateur du groupe armé Fadaian-e Islam, exécuté en 1956] prit les armes contre le régime, et aux yeux du Shah, il représentait la menace immédiate. Shariati représentait la menace la plus profonde, car il n’a jamais pris les armes, mais la plume. Ils craignaient ses livres et, surtout, ses discours à l’Hosseiniyeh Ershad [un centre religieux et culturel fermé par le régime du Shah en 1972], ici, dans le nord de Téhéran.
Quiconque étudie Hussein au-delà des significations terrestres, de la soif, de la décapitation, trouve en lui un sens partout. Même un communiste [Khosrow Golsorkhi, poète et journaliste, exécuté par un peloton d’exécution en 1974], jugé par l’un des tribunaux militaires du Shah lors d’une audience diffusée à la télévision pour effrayer la population, a déclaré qu’il était sous l’emprise du martyre de l’imam Hussein et de la justice de l’imam Ali [cousin et gendre du prophète Mahomet, premier imam chiite]. Sa phrase d’accroche est restée : Je préfère choisir la mort rouge plutôt que de vivre dans l’humiliation.
Karbala, ce n’est pas seulement le deuil et les rituels, c’est un mode de vie. Jetez un œil aux lettres de nos martyrs : presque toutes évoquent Karbala. Reza Shah [père de Mohammad Reza et fondateur de la dynastie Pahlavi, qui régna de 1925 à 1941] avait interdit les rituels du Muharram ; sous le règne de son fils, la SAVAK [la police politique du Shah] tolérait ces rituels mais s’opposait à tout discours évoquant l’islam révolutionnaire. Dans un tel climat, parler de l’imam Hossein révolutionnaire, comme l’a fait Shariati, demandait du courage. Le courage de l’imam Hossein lui-même.
«"La prochaine guerre contre les États-Unis sera brève et dévastatrice", prédit un stratège iranien»