SpaceX : fusées, satellites et IA au service de la puissance américaine
“Notre mission est de construire les systèmes et technologies nécessaires pour rendre la vie multiplanétaire, comprendre la véritable nature de l'univers et étendre la lumière de la conscience jusqu'aux étoiles.”— prospectus de SpaceX, mai 2026
“Mon système Starlink est l'épine dorsale de l'armée ukrainienne. Leur ligne de front s'effondrerait complètement si je le désactivais.”— Elon Musk, mars 2025
Le 12 juin 2026 fera date dans l'histoire de la finance mondiale. Ce jour-là, SpaceX a réalisé l'introduction en Bourse la plus importante jamais vue : en cédant à peine 4 % de son capital, l'entreprise d'Elon Musk a levé 75 milliards de dollars, valorisant la société à près de 1’800 milliards. Dans les salles de marché, l'heure est à l'euphorie. La presse financière scrute la moindre fluctuation du titre, alors que les banques d'affaires viennent d’engranger quelque 500 millions de dollars de commissions.
Pourtant, réduire cet évènement à un simple phénomène spéculatif serait une erreur. L'histoire nous enseigne que les grandes bulles financières accompagnent généralement les grandes révolutions technologiques : les canaux, les chemins de fer, Internet. L'émergence d'un monde multipolaire, couplée aux progrès fulgurants de l'IA, alimente des investissements massifs dans la défense et la technologie. Et SpaceX se situe au carrefour de ces deux tendances.
Contrôlée par l'homme le plus riche du monde et étroitement liée au complexe militaro-industriel américain, l’entreprise d’Elon Musk revêt une importance macroéconomique et géopolitique. Réputée pour sa capacité à lancer des fusées, SpaceX exerce ses activités dans trois domaines complémentaires : l'accès à l'espace, la connectivité et l'intelligence artificielle.
Le secteur des lancements : l'accès à l'espace
Fondée en 2002, SpaceX se donne pour mission de coloniser Mars en réduisant drastiquement les coûts du transport spatial. À l'époque, l'establishment spatial – agences gouvernementales (NASA) et grands industriels de la défense (Boeing, Northrop Grumman) – se montrait sceptique face au pari d'Elon Musk.

Et pourtant, l'entreprise accumule rapidement les succès avec le premier lanceur privé à carburant liquide mis en orbite (2008) ou le premier vaisseau commercial amarré à la Station spatiale internationale (2012). Le véritable tournant a lieu en décembre 2015, lorsque l'entreprise réussit, pour la première fois de l'histoire, à faire atterrir à la verticale le premier étage de sa fusée Falcon 9, une fois sa mission accomplie.
Le premier étage d'une fusée est la partie la plus imposante et la plus coûteuse. C'est là que se logent les moteurs principaux. Il propulse le lanceur pendant les premières minutes du vol, puis s'en détache une fois son carburant épuisé. Jusqu'alors, il retombait inexorablement dans l'océan et était sacrifié, condamnant chaque tir à la construction d'une fusée neuve.
C’est comme si pour le transport aérien, chaque avion devait être détruit après un seul voyage. Les puissances ne maîtrisant pas encore cette technologie (la Chine, la Russie ou l'Union européenne) demeurent précisément dans cette absurdité économique même si Pékin s'en rapproche à grands pas.
En 2017, l'entreprise franchit l'étape décisive en refaisant revoler un étage déjà utilisé. Grâce à ce lanceur réutilisable, le coût du kilogramme mis en orbite s'effondre passant de 54 500 dollars pour la navette spatiale américaine à environ 2 720 dollars pour le Falcon 9, soit une division par vingt.
Cette chute des coûts permet à SpaceX d'augmenter considérablement la cadence de ses tirs. Les lancements annuels de la famille Falcon passent de 31 en 2021 à 165 en 2025 propulsant l'entreprise vers une domination sans partage de l'accès orbital.
Depuis 2023, l'entreprise achemine plus de 80 % de la masse totale des charges utiles placées en orbite chaque année dans le monde. Cette prouesse technologique confère aux Américains un quasi-monopole sur la porte d'entrée de l'espace.
La connectivité mondiale ou le pari de Starlink
Le second pilier de SpaceX repose sur le déploiement d'une infrastructure de communications mondiale. Le but est d’offrir, avec le service Starlink, un accès à internet haut débit, des services de données et de téléphonie mobile couvrant la quasi-totalité de la planète, aux particuliers comme aux entreprises ou aux États.
Pour ce faire, SpaceX déploie massivement ses propres satellites en orbite basse. Jusqu'alors, les offres satellitaires étaient coûteuses, lentes et géographiquement restreintes. En plaçant ses satellites à seulement 550 km d'altitude contre près de 36'000 km pour les satellites géostationnaires traditionnels, l'entreprise a considérablement réduit la latence et les coûts, tout en augmentant le débit.
Quelques années seulement après son lancement commercial, Starlink s'est imposé comme le premier opérateur de satellites au monde. En mars 2026, la constellation a franchi le cap des 10'000 satellites actifs en orbite basse, desservant plus de 10 millions d'abonnés répartis dans plus de 150 pays.
La guerre en Ukraine a révélé au monde l'enjeu stratégique de cette constellation. Après le ciblage par les Russes des infrastructures critiques ukrainiennes, les terminaux Starlink sont devenus, pour reprendre les mots de Musk, l'épine dorsale des communications militaires, de la coordination des drones et de l'accès civil à l'information.
Ces satellites s'affranchissent des infrastructures au sol. Une simple antenne portable, installée en quelques minutes dans une tranchée, suffit à capter le signal, y compris au cœur des zones dévastées. Avec une latence réduite à 20-40 millisecondes et un débit élevé, le système permet le pilotage en temps réel des drones et le ciblage d'artillerie.

Elon Musk a d'ailleurs provoqué une polémique en coupant temporairement l'accès à Starlink lors d'une attaque ukrainienne sur Sébastopol. Cet épisode a poussé le Pentagone à accélérer le déploiement de Starshield, la version militaire sécurisée du réseau, conçue pour échapper à tout contrôle unilatéral du patron de SpaceX.
L'intelligence artificielle : de Grok aux serveurs orbitaux
Le troisième pilier de SpaceX est le plus récent et le plus spéculatif. En 2023, alors qu'OpenAI (ChatGPT), Anthropic (Claude) et Google (Gemini) se disputaient la domination des grands modèles de langage aux États-Unis, Elon Musk est entré tardivement dans la course en fondant xAI et son assistant IA, Grok.
Ce dernier a un atout dans son jeu : le réseau social X (ex-Twitter). Alors que les laboratoires d'IA s'arrachent les données d'entraînement à prix d'or, Grok puise directement dans un gisement que Musk possède déjà, à savoir les interactions de près de 1,3 milliard de comptes. Les 550 millions d'utilisateurs actifs mensuels et les 350 millions de messages publiés chaque jour lui offrent un flux d'informations constamment actualisé, qu'aucun concurrent ne peut répliquer.
Mais les données ne valent rien sans la puissance de calcul pour les digérer. C'est le rôle des supercalculateurs Colossus et Colossus II, situés à Memphis, dans le Tennessee. Ce sont des centres de données où des centaines de milliers de processeurs graphiques sont interconnectés pour fonctionner comme une seule machine géante. Ensemble, ils forment le plus grand complexe de calcul dédié à l'IA au monde, avec un gigawatt de puissance installée, soit la consommation électrique d'une ville d'un million d'habitants.

L’achat de semi-conducteurs auprès de quelques géants asiatiques (TSMC et Samsung) se révèle être un autre goulot d’étranglement pour la croissance de l’entreprise d’Elon Musk. Pour s'en affranchir, SpaceX remonte la chaîne de valeur et dévoile, en partenariat avec Tesla et Intel, le projet Terafab. Une mégausine texane qui réunit conception, lithographie, mémoire et assemblage sur un même site. Son ambition est de produire chaque année l'équivalent d'un térawatt de puissance de calcul, soit la puissance de mille Colossus.
Le dernier mur contre lequel l'industrie de l'IA risque de bientôt buter est, selon Musk, celui des contraintes énergétiques terrestres. Les réseaux électriques sont saturés, la puissance disponible se raréfie et les nouvelles capacités de production se déploient avec lenteur. La réponse de Musk consiste à déplacer massivement cette infrastructure en orbite. Dans l'espace, l'ensoleillement est permanent et les contraintes foncières comme celles du refroidissement s'effacent en grande partie. Telle est du moins la promesse faite aux investisseurs et qui justifie la valorisation vertigineuse de l'entreprise.
Maîtrisant déjà les lanceurs réutilisables, la production de satellites en série et la connectivité mondiale, SpaceX estime détenir un avantage unique pour bâtir dans l'espace l'infrastructure de l'IA de demain. L'entreprise réunit sous un même toit le modèle, les données en temps réel, la puissance de calcul et, bientôt, la fabrication des puces soit une intégration verticale sans équivalent dans le secteur.
Valorisation, profitabilité et financement
En 2025, SpaceX a généré 18,7 milliards de dollars de chiffre d'affaires (en hausse de 33 % sur un an) mais a enregistré une perte nette de 4,9 milliards. Lors de son introduction au Nasdaq, l'entreprise a pourtant été valorisée à 1'800 milliards de dollars, soit 96 fois ses revenus. À titre de comparaison, Nvidia, qui réalise des bénéfices, se négocie autour de 25 fois ses ventes. Autrement dit, SpaceX se négocie à un multiple sans commune mesure avec celui des autres entreprises technologiques ou de défense.
Le détail des comptes éclaire ce paradoxe. Le secteur des lancements affiche les meilleures marges brutes, proches de 67 %, mais reste déficitaire avec 657 millions de dollars de perte opérationnelle en 2025. Cela s'explique principalement par les 3 milliards de dollars de dépenses en R&D. Starlink fournit la majeure partie des revenus (61 %) et dégage 4,4 milliards de dollars de bénéfice opérationnel, ce qui en fait le seul segment véritablement rentable du groupe. L'IA, enfin, est un gouffre. Le segment accuse une perte opérationnelle de 6,4 milliards de dollars pour seulement 3,2 milliards de revenus, soit un déficit deux fois supérieur à son chiffre d'affaires.
Comment justifier alors une telle valorisation ? Par des chiffres plus grands encore. SpaceX estime son marché potentiel total à 28'500 milliards de dollars, ce qu'elle présente comme le plus vaste marché quantifiable de l'histoire. Concrètement, ce chiffre désigne l'ensemble des revenus que l'entreprise pourrait théoriquement engranger si elle parvenait un jour à servir la totalité des clients susceptibles d'acheter ses produits et services. Sur cette somme, 26'500 milliards relèvent de l'intelligence artificielle, et les applications destinées aux entreprises en représentent à elles seules 22'700 milliards.
Ces projections laissent certains vétérans des marchés sceptiques. Jeremy Grantham, cofondateur de GMO (environ 70 milliards de dollars d'actifs sous gestion), a qualifié SpaceX de « fabulous BS story ». Selon lui, l'exploitation minière des astéroïdes et les promesses d'un succès immense de l'IA constituent la description classique d'un pic de marché, typique de ce qu'on observe au sommet d'une formidable bulle.
La gouvernance de l'entreprise ne fera pas taire les critiques. En ne cédant que 4 % du capital et en émettant deux classes d'actions distinctes, Elon Musk conserve plus de 85 % des droits de vote. L'actionnaire est invité à payer, non à gouverner. Acheter l'action SpaceX revient donc à faire un double pari, sur un scénario très optimiste de mise en orbite de l'infrastructure de l'IA, et sur la personne de Musk pour diriger l'entreprise.
En revanche, une chose est sûre. L'ampleur des capitaux levés atteste qu'un basculement technologique historique a lieu aux USA et entraine la disparition des frontières entre spatial, télécoms, IA et défense. Même si le cours boursier devait s'effondrer, les fusées, les constellations de satellites et les usines construites entre-temps resteront.
SpaceX et l’État américain : une interdépendance ambiguë et assumée
La relation entre Elon Musk et l’État américain tient du paradoxe. D’un côté, un entrepreneur qui bouleverse le secteur spatial – chasse gardée des grands groupes d’armement et de la NASA – en divisant par vingt les coûts de mise en orbite. De l’autre, un État qui lui abandonne un quasi-monopole sur des domaines aussi sensibles que les communications militaires, jusqu’à le laisser décider seul, en pleine guerre, de la couverture du réseau ukrainien.
Tant que cet accroissement du pouvoir économique et politique de Musk renforce la domination américaine dans l’espace et sa traduction militaire, la relation reste tenable, et ce malgré la forte personnalité du président Donald Trump. On se souvient de la brouille spectaculaire de juin 2025.
À l’époque, Musk dénonce la loi budgétaire, tandis que Trump menace de supprimer les subventions dont bénéficie Tesla. La surenchère est immédiate : Musk affirme que Trump est directement impliqué dans les affaires Epstein, tandis que Trump menace de résilier les contrats fédéraux de SpaceX. Musk réplique qu’il mettra hors service la capsule Dragon, seul vaisseau américain capable d’acheminer des équipages vers la Station spatiale internationale. Quelques jours plus tard, tout est oublié. Aucune menace n’a été mise à exécution, tant la place acquise par Musk dans le dispositif américain est devenue incontournable.

Ce qui frappe chez Musk, c’est cette dualité. D’un côté, le rêveur qui reprend la conquête spatiale là où les années 1970 l’avaient laissée en plan, qui promet un monde multiplanétaire et qui réapprend à penser grand en bouleversant trois industries : la spatiale, la numérique et l’énergétique. Il le répète à l’envi : « On veut se réveiller le matin en se disant que l’avenir sera formidable, c’est tout le sens d’une civilisation spatiale. Croire en l’avenir, penser qu’il sera meilleur que le passé. Et je ne vois rien de plus exaltant que d’aller là-haut, parmi les étoiles. » De l’autre, l’hyperréaliste, celui qui résout méthodiquement les problèmes physiques réputés insolubles et s’allie sans complexe à l’appareil de défense américain.
Mais pour l’instant, le groupe est encore bien loin d’avoir accompli ses idéaux. Concrètement, SpaceX offre à l’État américain la domination de l’accès à l’espace, le contrôle de l’infrastructure mondiale des communications et la capacité, pour ses services de sécurité, de tout voir et de tout entendre.
Le génie de Musk est d’avoir compris que pour aller sur Mars, il fallait d’abord gagner de l’argent sur Terre, avec le Pentagone. Le risque est qu’il finisse en simple sous-traitant militaire de l’État américain, en y perdant au passage son âme d’explorateur.
«SpaceX : fusées, satellites et IA au service de la puissance américaine»